Les dimensions de La Machine


Vu cette passionnante présentation au TED de Kevin Kelly intitulée “Prédiction sur les 5000 prochains jours du web”, disponible aussi sur YouTube :

Le début reprend des chiffres et notions de “Dimensions of the One Machine“, un article sur le blog de Kelly qui commence par ce postulat :

La prochaine étape dans l’évolution technologique humaine est un unique ordinateur/réseau/pensant de dimension planétaire. Cet ordinateur planétaire sera la plus grande, complexe et chère machine jamais construite. Ce sera aussi la plateforme principale du monde des affaires et de la culture. Le web est l’OS (système d’exploitation) initial de cette nouvelle machine globale, et tous nos gadgets personnels seront des fenêtres (windows…) donnant sur son coeur. Les gadgets futurs seront des portes sur la même machine unique. Concevoir des produits et des services pour cette nouvelle machine demande un état d’esprit unique.

Barilan Internet-Thumb

Puis il donne quelques dimensions de La Machine : aujourd’hui, elle contient environ

  • 1.2 milliards d’ordinateurs personnels [1],
  • 2.7 milliards de téléphones portables [2],
  • 1.3 milliards de téléphones fixes [3],
  • 27 millions de serveurs [4],
  • et 80 millions de PDA sans fil.

Au total, les microprocesseurs fournissant la puissance de calcul totalisent environ 1018 transistors ( un milliard de milliards de transistors). Kevin Jelly se risque ensuite, un peu trop à mon avis, à comparer ce nombre aux 100 milliards de neurones d’un cerveau humain [5], où les quelque 55’000 milliards de liens du web (900 milliards de pages web [6] contenant en moyenne 62 liens [7]) seraient analogues à des synapses.

Kelly évalue ensuite la bande passante de La Machine en comptant:

  • 196 milliards d’emails (y compris les spams….) envoyés chaque jour [8]. Soit 2.2 millions par seconde, ou une fréquence d’envoi de 2 megahertz.
  • 1012 sont envoyés par an [9]. Ca correspond à 31’000 per second, ou 31 kilohertz.
  • 14 milliards de messages instantanés sont échangés par jour [10], soit 162 kilohertz.
  • Le nombre de requêtes de recherche correspond à 14 kilohertz [11].
  • Les liens sont cliqués à la fréquence de 0.52 megahertz [12].

En fin de compte, tout ceci donne environ 7 terabytes par seconde de bande passante internationale [13]

Il y avait environ 5 exabytes (1018, ou 260) d’information stockée dans le monde en 2003 [14], mais la plupart était gardée hors-ligne, sur papier, film, CD et DVD. Depuis, le stockage en ligne a proliféré. Aujourd’hui, la mémoire totale de la machine contient environ 246 exabytes d’information (246 milliards de gigaoctets!). Cette capacité devrait atteindre 600 exabytes en 2010 [15].

A cela on peut ajouter les flux audio et video  qui ne sont pas stockés de manière permanente. Ils sont estimés à 255 exabytes en 2007 [15], soit plus que le contenu stocké, et il est prévu que cet écart va s’accentuer de 20% par an.

Pour son fonctionnement, La Machine consomme approximativement 800 milliards de kilowatt.heures par an, soit 5% de la production globale d’électricité [16].

Kevin Kelly insiste sur le fait qu’ “un problème que nous avons en parlant de La Machine est que ses dimensions excèdent de beaucoup celles auxquelles nous sommes habitués, donc nous n’arrivons pas à nous rendre compte de sa taille“. Par exemple, une bibliothèque très complète contient environ 10 terabytes d’information, un volume très faible pour La Machine. Ca tiendra sur votre iPod dans 10 ans et ca se transmet en une seconde à l’autre bout du monde. Comment mesurerons nous le traffic dans 15 ans ?

Considérant que la puissance totale de La Machine actuelle est proche de celle d’UN cerveau humain ( et d’autres comparaisons dont j’ai parlé ici le confirment), Kelly propose d’utiliser le “HB” (human brain) comme unité de mesure pour les prochaines années. Si la croissance rapide imposée (ou mesurée…) par la Loi de Moore se poursuit encore quelques décennies (et je pense que ce sera les cas), entre 2020 et 2040, La Machine atteindra la puissance de calcul de l’Humanité.

Références:

  1. Stats – Web Worldwide” sur clickZ
  2. Mobile Messaging Futures 2007-2012“, Portio Research
  3. World Factbook“, CIA
  4. Jonathan G. Koomey, “Estimating Total Power Consumption by Servers in the U.S. and the World“, AMD, February 15, 2007
  5. Number of Neurons in a Human Brain“,  The Physics Factbook
  6. Deep Web Research 2007
  7. The Radicati Group, Inc. Releases Q2 2007 Market Numbers Update
  8. IT Facts
  9. Sean Michael KernerIM Accounts to Number in The Billions“, InternetNews.com, July 19, 2005
  10. Kevin Kelly “How much does one search cost?
  11. Nielsen Online
  12. Global Bandwidth Research Service“, Primetrica, 2007
  13. Peter Lyman et al. “HOW MUCH INFORMATION 2003?“, Université de Berkeley
  14. The Diverse and Exploding Digital Universe – An Updated Forecast of Worldwide Information Growth Through 2011″, IDC
  15. Kevin Kelly “How Much Power Does the Internet Consume?“, 17 octobre 2007

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  • jean-louis

    Il y a quelque chose qui m’echappe dans tout cela, et c’est la volonte. Ou y a t il une volonte commune dans cette ONEMACHINE? Pour moi tout cela est limite effectivement dans un inventaire a la Prevert (Y. Masur) et non pas dans la construction d’une machine qui est controllable par peu d’individus ou bien par un seul ou bien qui s’auto controlle. Le circuit energetique est different du circuit des connections d’info et il suffirait d’une simple panne …de courant. Rien n’empeche de rever mais cela doit etre precise sous le titre science fiction.

  • Bon, comparaison n’est pas raison. Pour celui qui s’est plongé dans le fonctionnement neuronal, il reste pas mal de mystère à lever pour estimer la vraie puissance de calcul du cerveau humain, dont une bonne partie est analogique (poids des excitations/inhibitions).

    Ensuite, dire que le web est un OS… Alors que les machines qui le constituent ou y sont connectées, puisque tout y passe dans cette évaluation à la Prévert sont pilotées à 95% par Windows, 4% par Unix et 1% par Mac. Drôle d’OS.

    Et l’information? elle n’est que transportée d’un bout à l’autre de la planète, sans grand traitement. Qui n’a pas la température ou le temps qu’il fait dans un petit gadjet sur l’écran? sans parler des Skype, Zatto et autres tunnels de communication. Quand au milliards de liens… C’est bien statique tout ça. Et pas très artificiellement intelligent.

    Mias il faudra que tu me prêtes le livre de F. Brown, un auteur plein d’humour!!

  • Yogi

    “Quel serait l’intérêt des humains à rendre La Machine capable d’évoluer” ?
    Eh bien la paresse, non ? Qu’elle apprenne toute seule , qu’elle se perfectionne toute seule … Ce serait bien là le paradis du programmeur ! Et les algorithmes génétiques ne nous permettraient-ils pas d’aller dans cette voie ?

  • @all : ce sera donc La Machine Bouddhiste…
    Mais pourra-t-elle “acquérir” la conscience si nous ne la lui donnons pas ? En tant qu’informaticien, je dis clairement non. Mais en tant que holiste, je dis peut-être, mais encore faut-il un mécanisme similaire à l’évolution, et je ne vois pas quel serait l’intérêt des humains à rendre La Machine capable d’évoluer.

    Je ne pense pas que l’informatique soit “positiviste“. Le but initial était de faire des ordinateurs déterministes, mais ils le sont de moins en moins. On peut même prouver qu’il est impossible de prédire le temps nécessaire à l’exécution d’un programme général. Donc la question “Dieu existe-t-il ?” pourrait méchamment planter La Bécane. Autant ne pas la poser….

  • all

    @ Dr Goulu : respect.

    Avant que La Machine puisse prétendre à devenir Dieu elle doit d’abord acquérir La Conscience, le cogito cartésien, et se déprogrammer du bain positiviste dans lequel elle trempe.
    Il faut imaginer alors que sa souffrance sera sans limite,

  • @all : “maintenant oui” c’est dans Fredric Brown “La réponse” (The Answer, 1963), in Histoires de machines, La grande Anthologie de la science-fiction, Le livre de poche, 1974, pp. 365-366. 😉

    A mon humble avis, il ne suffit pas d’être un ordinateur surpuissant pour prétendre devenir Dieu. Il faut au minimum arriver à créer des êtres capables de renier leur Créateur. (Wow, que je suis fier de cette phrase! Elle va rejoindre le Grand Catalogue de Mes Citations Pas Encore Célèbres !).

    Autrement, en répondant “maintenant oui”, La Machine deviendrait aussi prétentieuse que nous et nous mettrait dans le même état que YHWH quand Adam a croqué la pomme 😉

  • @Jice : Depuis Frankenstein jusqu’au Skynet de Terminator, l’histoire de l’Homme devenant Créateur d’un être qui devient plus puissant que lui.excite l’imaginaire humain.

    A mon sens, on oublie trop souvent un argument économique simple dans ces histoires : si on veut construire un être intelligent doté de la puissance d’un cerveau humain pas trop cher, ça ne prend que quelques minutes de conception, 9 mois de montage du hardware et au moins 20 ans de programmation software 😉

    Nous investissons dans La Machine parce qu’elle fait très bien ce que nous faisons mal : stocker et transmettre de l’information de manière fiable et effectuer des tas de calculs stupidement répétitifs.

    Les travaux sur l’intelligence artificielle ont montré qu’il est très difficile (je ne dis pas impossible, mais je le pense…) de rendre une machine capable d’abstraction et d’association d’idées. La vraie question est de savoir quel intérêt il y aurait à doter La Machine de telles capacités qui couteraient très cher, avec les risques que vous mentionnez, alors qu’il est plus utile, moins cher et moins dangereux de la considérer comme un outil complémentaire de notre cerveau.

    En fait, le seul intérêt de rendre La Machine “intelligente” serait de faciliter la communication avec Elle, en commençant par le “Web sémantique” par exemple. L’idée est évidemment que La Machine puisse comprendre le langage humain. Mais pourquoi ne pas continuer à utiliser l’adaptabilité de notre cerveau pour communiquer avec La Machine dans Son langage ?

    La meilleure réponse est “par paresse”. Et je pense que le vrai danger est là : nous autres humains ne maitrisons plus les outils que nous créons, par paresse et désintérêt.

  • all

    29.11.2020
    Les humains interrogent La Machine :
    — Dieu existe-t-il ?
    Réponse de La Machine :
    — Maintenant, oui.

  • “Le web est l’OS (système d’exploitation) initial de cette nouvelle machine globale, et tous nos gadgets personnels seront des fenêtres (windows…)”

    A la rigueur on pourrait dire que les données apportées par les utilisateurs seront ingérées par le système, et que, du coup, les humains seront des outils de la machine (arggh).

    Le problème éthique arrivera forcément lorsque les bots qui circulent sur le web auront atteints un degré de compréhension suffisant pour récolter de l’information pertinentte tous seuls. En fonction de l’utilisateur ils pourraient s’avérer très dommageables (ou au contraire très utiles) pour des problèmes d’ordre mondiaux.