400 parties par million, et moi, et moi, émoi ? 44


Ca y’est, la concentration de CO2 dans l’atmosphère a atteint où 400 ppm soit 0.04%. Ca n’était plus arrivé depuis le pliocène, il y a environ 3 millions d’années. On ne sait pas vraiment ce qui a fait augmenter le COà l’époque, mais pour aujourd’hui on sait : c’est nous, sans aucun doute.

Certains sont cruellement désabusés : malgré le GIEC, Kyoto, Copenhague et tous les efforts officiellement décidés en haut lieu, on se dirige à grands pas vers un réchauffement important de la planète, accompagné de conséquences majeures.

Pour ma part, cette nouvelle m’a fait penser à cette chanson de Jacques Dutronc :

400 parties par million, et  moi, et moi, et moi …
J’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie !

Cynique ? Egoïste ? Je préfère réaliste : cette chanson met le doigt sur deux facteurs humains essentiels:

Il y a plus de gens qui vivent dans ce cercle qu’en dehors

  1. on veut notre petit confort
  2. la démographie

Or ces deux aspects apparaissent dans la géniale équation de Kaya qui quantifie la problématique du CO2  d’une manière remarquablement synthétique [1]. Même un politicien lambda peut doit la comprendre tellement elle est simple. 

A la base elle dit :  CO2 = CO2.

Chaque côté du signe égal contient la quantité de gaz émise par année, que ce soit par un pays ou par le monde entier. Ensuite, du côté droit, on divise et multiplie CO2 successivement par 3 valeurs, ce qui ne change pas le résultat [1]:

on obtient ceci, à apprendre par coeur pour la prochaine fois:

L’intérêt de l’équation de Kaya, c’est que les 3 fractions qui se multiplient à droite correspondent à des indicateurs économiques:

Et puis il y a le facteur POPulation. Or voici comment ont évolué ces 4 facteurs et leur produit (le COémis donc) depuis 1971, qui est presque la date de la chanson de Dutronc (1966):

Graphique CC Enescot, Données “CO2 Emissions From Fuel Combustion: Highlights (2011 edition)” IEA

Commençons par les bonnes nouvelles, car il y en a:

  1. L’intensité énergétique TEP/PIB s’est améliorée assez régulièrement de 40% en 40 ans (courbe “TPES/GDP” du bas sur le graphique), et les prévisions tablent sur une poursuite de cette tendance [2]. La liste des pays par intensité énergétique permet de voir qu’il existe de gros écarts entre pays, et que l’Europe est globalement bien placée
  2. Le contenu CO2/TEP a lui aussi baissé, quoique beaucoup plus modérément (courbe “carbon dioxide emissions / TPES) . Pourtant c’est là qu’on devrait voir apparaître l’effet de l’introduction des énergies renouvelables… Il est nul, car ces énergies ne permettent pas (encore) des productions suffisantes à prix compétitif, donc on ouvre de nouvelles centrales au charbon, on exploite le gaz de schiste et les sables bitumineux, etc. Il y a même des pays pas très loin qui veulent remplacer leurs centrales nucléaires par des moulins à vent, et en plus construire de nouvelles centrales à charbon ou à gaz, donc le contenu CO2/TEP n’est pas près de s’améliorer de façon spectaculaire, selon toutes prévisions [2]

Voilà pourquoi je suis technophile, voire scientiste : la technique fait sa part. Depuis 40 ans, le dégagement de CO2 par unité de PIB (en valeur constante!) a diminué de moitié, et le progrès se poursuit.

Ce qui cloche, ce sont les deux les deux autres facteurs, ceux de la chanson de Jacques Dutronc:

  1. Le petit confort, traduit par le PIB par habitant. Il est de bon ton de parler de surconsommation, de croissance zéro voire de décroissance quand on est déjà au 3ème étage de la pyramide de Maslow, mais le doublement du PIB/habitant mondial en 40 ans (courbe “GDP per capita”) a permis de sortir des milliards d’habitants de la misère. De plus, cette croissance plus élevée dans les pays émergents que chez nous réduit sensiblement les inégalités mondiales. J’ai donc de la peine à considérer l’augmentation de PIB/POP comme un problème, d’autant que cette augmentation a été quasiment compensée (ou causée ?) par le progrès technique : le CO2 émis par habitant a très peu augmenté en 40 ans. En fait il a surtout augmenté pendant les 10 derniers années de croissance rapide dans les BRICS [4]
  2. La démographie. En 40 ans la population mondiale a presque doublé aussi, et les prévisions [3] montrent que nous pourrions bien être 3 milliards de plus d’ici 2100. Et c’est là que je ne comprends plus : pourquoi ne traite-t-on pas ce problème simple avec du latex et des pilules plutôt que d’attendre une fois de plus que la technique nous sauve en triplant le taux d’amélioration de l’intensité énergétique [5] ou en inventant une source primaire d’énergie abondante et bon marché de plus ? (On a bossé 50 ans sur celle là, et maintenant que ce serait vraiment utile, Mesdames font les difficiles…)

Parce qu’en fin de compte, si les prévisions catastrophistes de certains climatologues se vérifient, c’est bien une limitation voire une réduction de la population que nous risquons, alors comment justifier des politiques natalistes (je n’ose pas dire “familiales” ) si c’est pour être plus nombreux à aller dans le mur ? Peut-être parce qu’un problème demain est forcément moins important qu’un problème aujourd’hui :

J’y pense et puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie !

Bon, je voulais encore causer de la comparaison entre le climat du pliocène et celui qui nous attend, mais ce sera pour une autre fois car ce n’est pas simple. En gros, la concentration de CO2 400pp ne suffit pas à expliquer la totalité du réchauffement au pliocène, notamment aux régions polaires. Apparemment la circulation des courants océaniques était différente aussi. Si ce sujet vous intéresse, voici déjà quelques références trouvée sur le sujet [6,7,8].

Références:

  1. Jean-Marc Jancovici “L’équation de Kaya” sur Manicore
  2. “International Energy Outlook : Appendix H Kaya Identity factor projections“, 2011, U.S. Energy Information Administration
  3. World Population to reach 10 billion by 2100 if Fertility in all Countries Converges to Replacement Level“, ONU, 2011
  4. Michael R. Raupach “Global and regional drivers of accelerating CO2 emissions” , 2007, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America (PNAS), vol. 104 no. 24, 10288–10293,  DOI>10.1073/pnas.0700609104
  5. Jamais Cascio “The Kaya Identity and the “Conservation Bomb”, 2005
  6. Mark A. Chandler “The Climate of the Pliocene: Simulating Earth’s Last Great Warm Period“, GISS-NASA, April 1997
  7. A. Fedorov et al. “The Pliocene Paradox“, Science 9 June 2006: Vol. 312 no. 5779 pp. 1485-1489 DOI: 10.1126/science.1122666
  8. Daniel J. Lunt “Cause of Pliocene warmth & Intensification of Northern Hemisphere Glaciation“, University of Leeds